Article de Jimy Bercon (IGE 2021)

 

 

Le sport victime du changement climatique :

Le dernier rapport du WWF [1] ainsi que le travail réalisé par l’ONG « Rapid Transition Alliance » [2] pointent du doigt la vulnérabilité du sport face au dérèglement climatique.  Ces travaux on mit en évidence les risques de ne plus pouvoir pratiquer certains sports à certaines périodes de l’année et de voir de nombreux évènements sportifs annulés pour cause de canicule, manque de neige, sécheresse des cours d’eau, montée du niveau de la mer ou encore pollution de l’air. Comment jouer au foot sur une herbe brulée par la chaleur, courir un marathon dans une ville irrespirable, skier sans neige, monter un col en vélo par 45° ou même jouer au handball dans un gymnase dont la climatisation n’est plus adaptée ? Chaque sport étant atypique et de plus en plus structuré par des règles précises, il en devient très peut résilient face aux changements. Des épreuves tel que Roland Garros requièrent par exemple une température supportable pour les joueurs et spectateurs, l’absence de pluie pour la terre battue et un minimum de vent pour éviter les effets de déviation de la balle. Le constat est sans appel, le sport est, et sera, une des premières victimes du changement climatique.

 

Le sport responsable de la dégradation de l’environnement :

Le poids économique du « sport » est tout sauf négligeable. Il représente aujourd’hui environ 2% du PIB mondial soit environ 1200 milliards d’€, et est en croissance d’environ 4% par an. Ce marché intègre à la fois la production industrielle, la part des collectivités, la consommation des ménages et le sport business [3].

Parler de sport au sens large, c’est parler de tous les sports (de la formule 1 à la pétanque) et à tous niveaux. C’est prendre en compte les équipements sportifs, le matériel sportif et les déplacements associés à la pratique. Mais c’est également inclure les spectateurs et les achats associés à la médiatisation du sport.
Parler de l’empreinte environnementale du sport c’est donc parler de l’empreinte carbone de la fabrication des équipements sportifs, du transport des athlètes de haut niveau dans le monde entier, mais aussi de l’achat de téléviseurs à la veille d’une coupe du monde de foot. C’est également parler de l’artificialisation des sols pour construire un stade de foot, la déforestation pour créer une piste de ski, les produits phytosanitaires pour entretenir un golf ou encore les atteintes à la biodiversité lors de la pratique du kayak sur une rivière naturelle ou de l’ultra-trail en montagne.
Estimer l’empreinte environnementale du sport au sens large est donc un exercice périlleux sur lequel très peu d’auteurs se sont penchés. A défaut d’être en mesure de donner des chiffres précis, il convient ici de bien prendre la mesure du spectre du sport et de ses impacts multiples sur l’environnement, directs et indirects.

 

Le sport, secteur à décarboner en priorité ?

La signature des Accords de Paris engage les pays à atteindre la neutralité carbone à une certaine échéance, 2050 dans le cas de la France, mais rien ne précise les efforts à fournir pour chaque secteur d’activité transverse tel que le sport, la culture, la défense, l’éducation ou encore la santé. Ainsi, un pays comme la France qui souhaiterait décarboner son économie à hauteur de 5% par an devrait-elle faire le choix d’imposer une réduction de 5% à chacun de ces secteurs d’activité transverse, ou bien d’en imposer plus à certains qu’à d’autres ?
Une question légitime serait de savoir si certains secteurs sont plus facile à décarboner que d’autres. Est-il plus facile de diminuer l’empreinte carbone d’un athlète de haut niveau ou bien de diminuer la consommation énergétique d’un avion de chasse ? Est-il plus facile de relocaliser son site de pratique sportive ou bien de relocaliser un conflit armé ? Est-il plus facile de fabriquer un maillot de foot en matière recyclée ou bien de fabriquer un char d’assaut issu de l’économie circulaire ? La comparaison volontairement provocatrice avec le secteur de la défense peut néanmoins nous amener à penser que certains secteurs seront plus faciles à décarboner que d’autres.
Vient ensuite la question éthique relative à chaque secteur. Ainsi, pour un effet comparable sur l’environnement, est-ce plus éthique de réduire le nombre d’évènements sportifs internationaux ou bien de réduire le nombre de scanners dans les hôpitaux indiens ? Est-il plus éthique de diviser par deux le nombre de places assise dans un stade de foot ou bien de diviser par deux le nombre de lits dans un hôpital du même pays ? Cette question des besoins humains essentiels et des critères éthiques associés pourrait notamment être traitée en s’appuyant sur les 17 Objectifs de Développement Durable de l’ONU [4] ou encore sur le modèle de la Doughnut Economy [5].

Bien évidemment, il ne faudrait pas ignorer les bénéfices nombreux du sport sur la santé, l’éducation, la vie en communauté, l’économie ou encore sur les relations internationales. Mais, à défaut d’une feuille de route claire de chaque pays et par secteur d’activité transverse, une première approche nous permet de mettre en évidence qu’à l’heure des grands choix de société, le secteur du sport ne sera peut-être pas toujours une priorité nationale. Le sport devra donc peut-être agir plus rapidement et drastiquement que les autres secteurs d’activité. Ainsi, si la France souhaite réduire son empreinte carbone de 5% par an, il faudra probablement réduire le secteur du sport par plus de 5% par an afin de permettre à d’autres secteurs, jugés plus essentiels, de diminuer moins vite.

 

Fédérations internationales sportives : les souveraines inavouées de la transition écologique

Les Fédérations Internationales (FI) sportives sont des organisations internationales non gouvernementales qui administrent un ou plusieurs sports sur le plan mondial. Ainsi, elles régissent leur sport au niveau mondial et assurent sa promotion et son développement. Elles en surveillent le fonctionnement au quotidien et garantissent la régularité des compétitions [6]. Bien évidemment, les FI interagissent avec de nombreuses parties prenantes dont l’influence dépend de chaque fédération. Ainsi, certaines fédérations relativement peu médiatisées comme la Fédération Internationale de Canoë (FIC) dépendent principalement du CIO (Comité Internationale Olympique) pour assurer leur visibilité aux Jeux Olympique mais aussi leur financement. A titre d’exemple, la FIC est financée à plus de 90% par le CIO) [7]. Au contraire, des fédérations de sports professionnels tel que la fédération internationale de football (FIFA) seront plus sensible à la relation qu’elles entretiennent avec les diffuseurs et les spectateurs car les montants en jeux sont bien plus importants.
Bien que devant intégrer les différentes parties prenantes, le pouvoir que détiennent les fédérations internationales est pour autant exceptionnel ; elles ont la capacité de changer les règlements sportifs très rapidement (en règle générale tous les 4 ans pour les sports olympiques) et de les faire appliquer dans l’ensemble des pays qui lui sont affiliés ! Ce sont par exemple 212 fédérations nationale d’athlétisme qui sont affiliées à la fédération internationale d’athlétisme [8]. Leurs relations intimes avec de nombreuses parties prenantes peuvent donc représenter certains risques, notamment financiers, mais également un levier d’action déterminant pour la transition écologique du sport.

Alors que les engagements internationaux ou l’ONU n’ont aujourd’hui pas la capacité de contraindre les pays (l’exemple des Accords de Paris et des COP qui ont suivi nous montre bien la décorrélation entre les engagements volontaires d’un pays et son action réelle), la règlementation sportive stricte d’une fédération internationale permettrait, elle, de passer d’un objectif de moyen à un objectif de résultat.

 

Des leviers majeurs et pourtant trop ignorés :

Le levier des équipements.

Le sport international de haut niveau est au sommet d’une pyramide sur laquelle repose la pratique de masse. Ainsi, un changement de réglementation à l’échelle du sport de haut niveau pourrait-il avoir des effets mécanique directs à tous les étages de la pyramide ?
Analysons un exemple d’application concret. Si la fédération internationale d’aviron (World Rowing) déterminait que les embarcations en matériaux composite (notamment fibre de carbone) et résine époxy n’étaient pas compatibles avec leurs ambitions environnementales, ils seraient en mesure d’imposer l’utilisation d’embarcations en résine bio-sourcées et fibre végétale pour la participation à l’ensemble des évènements internationaux dont elle a la charge. De cette façon, la fédération/l’athlète qui ne voudrait pas respecter cette nouvelle règle sportive serait tout simplement disqualifié de la compétition. Si la norme internationale impose des embarcations bio-sourcées au niveau international, les fédérations nationales devront logiquement imposer les mêmes règles afin d’assurer la préparation de leurs athlètes nationaux dans des conditions comparable aux embarcations utilisées pour les évènements internationaux (rigidité, poids, qualité de glisse de l’embarcation…). Lorsque l’équipement sportif ne convient plus à la pratique du haut niveau, il est vendu ou réattribué à des athlètes/pratiquants d’un niveau inférieur et ainsi de suite jusque dans les plus petites associations sportives. Nous voyons dans cet exemple qu’un changement de règlementation au niveau international peut avoir un effet direct sur les équipements sportifs dans tous les clubs, pour les pratiquants de tout niveau et dans le monde entier.

 

Le levier des évènements.

Chaque FI impose un cahier des charges stricte pour toute fédération nationale/ville qui voudrait intégrer sur son sol un évènement international majeur. Au même titre qu’il impose des règles de sécurité, de logistique et de programmation, ce cahier des charges peut imposer des contraintes en vue de préserver l’environnement.
Les projets de grands stades dans le monde répondent souvent à la fréquentation potentielle d’un grand événement ou d’une seule équipe. Le stade de France, construit pour la coupe du monde 1998 et pouvant accueillir jusqu’à 80 000 personnes en est un exemple. Pourtant, le surdimensionnement et l’implémentation en périphérie des villes de ces stades posent des problèmes majeurs de transport, d’entretien, d’énergie et de quantité de matière première destinés à rester des sièges vide la grande majorité de leur vie [9]. Le résultat final est une pression environnementale forte et durable.
Face à ce constat, la FIFA et World Rugby, qui seraient tous deux animés par des objectifs environnementaux ambitieux, larges (incluant le scope 3), et qui seraient conscients de l’impact majeur des vols aériens des spectateurs étrangers, de l’impact carbone du béton d’un stade et de son entretient à long terme, pourraient modifier leur cahier des charges en ce sens. Ils pourraient par exemple limiter à 20 000 le nombre de place assises dans les stades de compétition et imposer d’allouer un minimum de 70% de ces places à une population locale capable de venir en transport en commun. Le nombre de places étant limitées, le transport en avion de spectateurs étrangers serait drastiquement limité. Par ailleurs, libérés d’une course à l’armement visant à construire toujours plus grand, de nombreux pays pourraient postuler pour l’organisation d’évènements internationaux et mettre en valeur des stades à taille humaine, au cœur des villes et donc plus proches des spectateurs locaux et fidèles.

 

La réponse de ces souveraines du sport, un désert brulant.

Conscient de cette puissance de frappe, l’ONU a mis en place en 2016 le programme « Sports for Climat action » [10] qui invite les fédérations internationales à se joindre à un nouveau mouvement en faveur de l’action climatique via deux axes principaux : tracer une trajectoire claire et conforme aux Accords de Paris et utiliser le sport comme un outil fédérateur de la transition écologique auprès d’un public le plus large possible [11]. En partenariat avec le CIO, l’ONU a également mis en place l’accord-cadre « Le sport au service de l’action climatique » en 2018 [12].
Malgré ce travail de sensibilisation de l’ONU, les fédérations internationales affichent un engagement très décevant. Ainsi, parmi les 35 fédérations internationales Olympiques d’été et d’hiver, seules 12 (34%) ont signé l’UNSCAF (United Nations Sports for Climate Action Framework), seules 4 (11%) déclarent suivre une stratégie de développement durable et seulement 3 (9%) d’entre elles ont pris des engagements chiffrés en termes de réduction de leur empreinte carbone. [13]

 

Conclusion :

Au-delà d’être à la fois victime et coupable du dérèglement climatique et d’atteintes sur l’environnement, le sport sera sans doute contraint d’être l’un des premiers secteurs à devoir se réinventer et faire preuve d’une grande sobriété. Face à cet enjeu majeur, les fédérations sportives internationales ont entre les mains les clefs pour des changements rapides, contrôlés et imposés à l’échelle mondiale. Cheffes du sport dans le monde, il est plus qu’urgent que ces souveraines inavouées prennent enfin la mesure de leurs responsabilités et leviers d’actions pour la transition écologique du sport.

 

 

Bibliographie :

[1] WWF France, 2021. DÉRÈGLEMENT CLIMATIQUE : LE MONDE DU SPORT À +2°C ET +4°C. [ebook] Available at: <https://www.wwf.fr/sites/default/files/doc-2021-07/02072021_Rapport_Dereglement-climatique_le_monde_du_sport_a_plus_2_et_4_degres_WWF%20France_4.pdf> [Accessed 16 October 2021].

[2] Goldblatt, D., 2020. Playing Against the Clock: Global Sport, the Climate Emergency and the Case For Rapid Change. [ebook] Available at: <http://file:///Users/jimy/Downloads/Playing_Against_The_Clock_FINAL.pdf> [Accessed 7 October 2021].

[3] Amsalem, B., 2019. L’économie du sport. [ebook] Available at: <https://www.lecese.fr/sites/default/files/pdf/Avis/2019/2019_19_economie_sport.pdf> [Accessed 16 October 2021].

[4] Développement durable. 2021. Les Objectifs de développement durable. [online] Available at: <https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/objectifs-de-developpement-durable/> [Accessed 7 November 2021].

[5] En.wikipedia.org. 2021. Doughnut (economic model) – Wikipedia. [online] Available at: <https://en.wikipedia.org/wiki/Doughnut_(economic_model)> [Accessed 7 November 2021].

[6] Le site du ministère chargé des Sports. 2021. Fédérations Internationales. [online] Available at: <https://www.sports.gouv.fr/grands-evenements/Mouvement-sportif/Federations-Internationales/> [Accessed 10 October 2021].

[7] Fidurev, 2016. Report of the statutory auditors. [ebook] Available at: <https://www.canoeicf.com/sites/default/files/icf_2016_audit_report.pdf> [Accessed 10 October 2021]

[8] Fr.wikipedia.org. 2021. World Athletics — Wikipédia. [online] Available at: <https://fr.wikipedia.org/wiki/World_Athletics> [Accessed 17 October 2021].

[9] Banque des Territoires. 2019. Les nouveaux grands stades n’ont pas tenu leurs promesses. [online] Available at: <https://www.banquedesterritoires.fr/les-nouveaux-grands-stades-nont-pas-tenu-leurs-promesses> [Accessed 16 October 2021].

[10] Unfccc.int. 2021. Le sport au service de l’action climatique. [online] Available at: <https://unfccc.int/fr/action-climatique/sectoral-engagement/le-sport-au-service-de-l-action-climatique> [Accessed 17 October 2021].

[11] 2021. Sports for Climate Action Framework. [ebook] Available at: <https://unfccc.int/sites/default/files/resource/Sports_for_Climate_Action_Declaration_and_Framework.pdf> [Accessed 17 October 2021].

[12] International Olympic Committee. 2021. Le président du CIO exhorte les organisations sportives à s’engager dans l’action climatique – Olympic News. [online] Available at: <https://olympics.com/cio/news/le-president-du-cio-exhorte-les-organisations-sportives-a-s-engager-dans-l-action-climatique> [Accessed 17 October 2021].

[13] Goldblatt, D., 2020. Playing Against the Clock: Global Sport, the Climate Emergency and the Case For Rapid Change. [ebook] Available at: <https://www.rapidtransition.org/resources/playing-against-the-clock/> [Accessed 16 October 2021].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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