Article de Valérie Gendreau (RSEDD 2020)

 

 

Avec la crise sanitaire, les Français se sont remis aux fourneaux et pris de passion pour le « bien » ou le « mieux » manger. Les enjeux d’une alimentation plus durable se sont imposés dans les discussions, avec la question des impacts de l’alimentation sur le climat, car près du tiers de nos émissions de gaz à effet de serre se cachent dans notre frigo…

Alors que le climat ne cesse de se réchauffer et que le cap des 2 °C de plus sera très probablement atteint avant 2030, nous n’avons plus le temps de « voir venir » ; c’est maintenant qu’il faut agir. Or, en matière d’alimentation, des leviers puissants existent et nous devons nous en saisir, tant au niveau de la production, que de la distribution et de la consommation.

L’alimentation a un impact considérable sur l’environnement et plus particulièrement sur le climat. À l’échelle mondiale, elle mobilise environ 40 % des terres, représente 70 % de la consommation d’eau douce et près de 30 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES).

En France, le poids carbone de l’alimentation est bien lourd : aujourd’hui, les émissions de GES issues de l’alimentation s’élèvent à 163 Mt eqCO2[1]. Rapportées à l’empreinte carbone des ménages, elles varient entre 16 % et 23 %, selon les calculs et le périmètre retenu. Ainsi, elles sont du même ordre que celles des transports et du logement, et les réduire constitue un défi majeur. C’est aussi une opportunité puisque, même si nous n’en sommes pas toujours conscients, notre assiette représente un moyen simple et efficace pour réduire notre empreinte carbone et écologique. Il serait dommage de ne pas s’en saisir…

Il est donc urgent de produire différemment et de consommer autrement des aliments compatibles avec la lutte contre le changement climatique. Les enjeux sont clairement multiples et se situent au niveau de la production agricole comme de la transformation alimentaire, du commerce des biens alimentaires, de la fabrication des emballages, de la gestion des déchets, du transport, etc. Nous mettrons ici l’accent sur les deux leviers principaux que sont l’amélioration de nos pratiques agricoles et l’évolution de nos régimes alimentaires puisqu’ils représentent à eux seuls près de 70 % du poids carbone de notre alimentation[2].

 

AU CHAMP : POUR DES PRATIQUES AGRICOLES MOINS CARBONÉES

Le premier levier, essentiel, concerne la production agricole qui est fortement émettrice de gaz à effet de serre. En 2018, le secteur de l’agriculture compte pour 19 % des émissions de GES, qui sont majoritairement liées à des processus biologiques et se répartissent ainsi[3] :

  • L’élevage (48 %)
  • Les cultures (41 %)
  • Les tracteurs, engins et chaudières agricoles (11 %)

L’agriculture émet principalement trois gaz à effet de serre : le méthane (CH4) à travers ses activités d’élevage (fermentation entérique et déjections animales), le protoxyde d’azote (N2O) à travers son utilisation d’intrants (apports azotés sur les sols cultivés avec l’épandage de fertilisants minéraux et d’origine animale), et le dioxyde de carbone (CO2) à travers sa consommation d’hydrocarbures (par les engins agricoles ou les bâtiments d’exploitation).

Le méthane, tout d’abord, a un pouvoir réchauffant 28 fois plus important que le dioxyde de carbone. Il provient des flatulences des bovins (ce qu’on appelle la « fermentation entérique »), des déjections animales et des rizières. Les pets et les rots des vaches sont donc la première source d’émissions agricoles.

Pour autant, l’élevage rend de très nombreux services (notamment en termes d’entretien de nos paysages) et il serait contreproductif de le supprimer. Mais, compte tenu de son impact en matière de réchauffement climatique, réduire les émissions de CO2 provenant des bovins et des ovins est indispensable et urgent : cela passe évidemment par une diminution du cheptel mais d’autres pistes sont aujourd’hui explorées, et notamment le développement d’alternatives à leur alimentation (diminution des apports en tourteaux de soja ou de colza, augmentation des apports en herbe, lin, luzerne, lupin, voire algues… qui réduisent les émissions de méthane).

Le protoxyde d’azote, quant à lui, a un pouvoir réchauffant 310 fois plus important que le CO2. Il est considéré comme l’un des gaz à effet de serre contribuant le plus au réchauffement climatique, et se caractérise également par sa grande durée de vie, puisque ses molécules peuvent persister dans l’atmosphère jusqu’à 120 ans, là où le méthane se dégrade en moins de 15 ans.

L’azote fait partie du cycle naturel du vivant, et les végétaux en ont besoin pour se développer : ils l’absorbent généralement à partir du sol grâce à leurs racines et l’intègrent dans leurs branches et leurs feuilles en poussant tout au long de leur vie. Lorsqu’ils meurent, leur décomposition libère dans le milieu naturel l’azote accumulé qui est donc à nouveau disponible pour les nouvelles pousses. Mais ce n’est plus le cas quand les plantes disparaissent au moment de la récolte, et les agriculteurs ont donc pris l’habitude de compenser cette perte d’azote en apportant des compléments, dont une partie s’échappe sous forme de protoxyde d’azote dans l’atmosphère : celui-ci se dégage essentiellement lors de l’épandage d’engrais azotés minéraux et organiques (fumier et lisier) ainsi que de la décomposition de résidus de récolte.

Est-il aujourd’hui possible de réduire ces émissions ? De nombreuses solutions existent[4] : elles passent par l’optimisation de la fertilisation azotée et une meilleure valorisation des engrais organiques, l’aération et la réduction du travail des sols (on évoque de plus en plus l’intérêt de diminuer les labours), l’introduction de couverts végétaux (arrêter de laisser les champs nus en automne), la diversification des cultures avec, en particulier, l’introduction de légumineuses dans l’assolement (car elles sont capables de fixer naturellement l’azote atmosphérique et d’assurer leur propre production azotée).

Le dioxyde de carbone, enfin, est essentiellement émis par les tracteurs et autres machines agricoles ainsi que par la ventilation et le chauffage des bâtiments (serres, élevages porcins ou avicoles, notamment). Il provient de l’utilisation d’énergies fossiles. La façon la plus directe de réduire ces émissions serait de diminuer l’élevage en bâtiment et l’usage de serres (donc de réduire la production de fruits ou de légumes hors saison).

 

DANS L’ASSIETTE : DÉCARBONER NOS RÉGIMES ALIMENTAIRES

 

Empreinte carbone d’un repas moyen, en g eqCO2. Source : Eco2Initiative
Empreinte carbone d’un repas moyen, en g eqCO2. Source : Eco2Initiative

 

Le contenu de notre assiette a un impact direct sur le climat : si nous voulons réduire nos émissions de GES, nous devons faire évoluer nos habitudes alimentaires[5].

Aujourd’hui, les émissions de GES d’un repas (hors boissons) proviennent essentiellement des viandes, poissons et plats carnés (52 %), puis des produits laitiers (15 %), des fruits, légumes et plats préparés végétariens (25 %), des matières grasses et sucrées (10 %) et des féculents dont légumes secs (8 %). Globalement, le passage d’une alimentation comportant davantage de fruits, de légumes et de légumineuses et moins de produits animaux pourrait donc réduire fortement nos émissions.

 

Diminuer la part de protéines animales et augmenter la part de végétal

 

Émissions de GES pour 1kg ou 1l d’aliments en kg eqCO2. Source : Quoidansmonassiette.fr
Émissions de GES pour 1kg ou 1l d’aliments en kg eqCO2. Source : Quoidansmonassiette.fr

 

C’est clairement la façon la plus efficace de réduire drastiquement nos émissions de CO2. Un faible mangeur de viande (50 g par jour) émet 1,5 fois moins de GES qu’un gros mangeur de viande (100 g par jour). Un végétarien en émet près de 2 fois moins.
Et de toutes les viandes que nous consommons, c’est le bœuf qui a l’impact le plus lourd sur le climat (non seulement parce que, comme nous l’avons vu, il rumine, mais aussi parce qu’il faut autour de 700 l d’eau et 25 kg de nourriture pour obtenir 1 kg de viande[6]…). Ainsi, une assiette avec un steak, c’est trois fois plus de CO2 qu’un repas à base de poulet ou de poisson et 9 fois plus qu’un plat végétarien.
Quant aux produits laitiers de vache (lait, yaourts, fromages, beurre), très logiquement, ils contribuent eux aussi à alourdir le bilan carbone de notre assiette.
Inversement, les fruits et les légumes qui représentent 25 % de notre consommation en volume, ne contribuent que pour 10 % des émissions de GES générés par notre alimentation. Il est donc extrêmement vertueux de rééquilibrer la composition de notre assiette : lorsque vous préparez votre bœuf carottes, ayez la main légère sur la viande mais ne lésinez pas sur les légumes !

 

Privilégier les circuits courts et les produits de saison

Le transport constitue également un poste important.
Ainsi, les transports routiers de denrées alimentaires sont à l’origine d’une large partie de nos émissions, avec 23 Mt eqCO2 dont 43 % concernent des produits domestiques et 57 % des produits importés (en considérant le trajet total du pays d’origine au département français de destination)[7]. Chercher à rapprocher les lieux de production des lieux de consommation est donc un enjeu majeur, y compris pour les produits transformés.
Le transport maritime quant à lui représente près d’un tiers du trafic en tonne/km parcouru mais pèse beaucoup moins dans le bilan carbone (11 %) puisque les émissions à la tonne/km sont nettement plus faibles que pour le transport routier (indépendamment des autres impacts, en particulier en termes de pollution de l’air).
À l’inverse, le transport aérien représente une faible part du trafic (0,5 %) mais occupe une part relativement élevée des émissions du transport de marchandises (5 %).
Nous pouvons donc continuer à nous régaler de bananes de Martinique qui voyagent en bateau, mais arrêtons d’acheter des haricots verts qui arrivent du Kenya en avion ! De la même façon, l’asperge mexicaine a un impact sur le climat quinze fois plus élevé que celle cultivée en France.
Il est donc essentiel de se poser la question de l’origine géographique des aliments que nous consommons mais aussi du mode de transport utilisé pour les acheminer…
Pour autant, tout n’est jamais totalement simple et il faut croiser les différents paramètres au cas par cas. Ainsi, une tomate hors saison, poussant dans une serre chauffée au gaz émet quasiment 10 fois plus de CO2 qu’une tomate de saison venant d’Espagne : dans ce cas, il vaut mieux privilégier la saison à la proximité du lieu de production… De la même façon, un steak de bœuf venant d’Amérique du Sud a un impact carbone seulement 2 % supérieur à un steak de bœuf français car pour la viande rouge, l’impact de la production est tellement énorme que le reste devient anecdotique…

 

Diminuer le gaspillage alimentaire

Un tiers des aliments produits pour la consommation humaine à l’échelle mondiale est gaspillée, et notamment 10 millions de tonnes par an en France[8].
Le problème du gaspillage concerne toutes les étapes de la vie des produits alimentaires et il ne se produit donc pas uniquement au moment des repas. En effet, les pertes alimentaires se trouvent pour 33 % au niveau de la consommation (dont 14 % dans la restauration et 19 % au domicile), 32 % au stade de la production, 21 % au stade de la transformation et du conditionnement dans l’industrie agroalimentaire, 14 % au stade de la distribution[9].
D’après l’ADEME, l’empreinte carbone annuelle du gaspillage alimentaire serait de près de 15,5 millions de tonnes d’équivalent CO2 par an en
France, soit 3 % de l’ensemble des émissions de l’activité nationale ou encore 5 fois les émissions liées au trafic aérien intérieur (l’impact étant calculé en considérant qu’il est nécessaire de produire plus – l’équivalent de ce qui est perdu et gaspillé – pour satisfaire aux besoins de consommation à hauteur égale). Cet enjeu est donc majeur d’un simple point de vue climatique et indépendamment de toutes ses autres dimensions, sociales notamment.

 

Conclusion

Nous l’avons vu, la nécessaire réduction du poids carbone de notre alimentation passe par des leviers multiples, depuis le champ jusqu’à l’assiette. Notre transition alimentaire doit s’appuyer à la fois sur une transformation de nos pratiques de production et sur une évolution radicale de nos régimes alimentaires : moins de viande et de produits laitiers, davantage de fruits, légumes, légumineuses, mais aussi davantage de produits locaux et de saison, moins de gaspillage alimentaire, etc. Ces mutations sont un gage de résilience pour la planète comme pour notre santé et elles représentent le levier le plus efficace de réduction de nos émissions de CO2. Elles sont complexes à mettre en œuvre et gagneraient à bénéficier du soutien aux filières agricoles, d’une information indépendante et claire des consommateurs, de politiques ambitieuses pour la restauration collective, etc.
Le chemin est donc encore long, mais les lignes ont commencé à bouger !

 

 

 


Sources

[1] https://www.iddri.org/sites/default/files/PDF/Publications/Hors%20catalogue%20Iddri/Empreinte-Carbone_Alimentation_France_VF_0.pdf

[2] https://www.ademe.fr/sites/default/files/assets/documents/rapport-francais-bilan-carbone-alimentation-france-2019.pdf

[3] https://agriculture.gouv.fr/emissions-de-gaz-effet-de-serre-lagriculture-francaise-respecte-les-objectifs-de-la-strategie

[4] https://www.ademe.fr/sites/default/files/assets/documents/7886_sol-carbone-2p-bd.pdf

[5] Leers Y., Fessard J.-L., 2017, Ça chauffe dans nos assiettes – Des recettes pour sauver le climat, Buchet-Chastel, Paris.

[6] https://www.inrae.fr/actualites/quelques-idees-fausses-viande-lelevage

[7] https://www.ademe.fr/sites/default/files/assets/documents/rapport-francais-bilan-carbone-alimentation-france-2019.pdf

[8] https://presse.ademe.fr/wp-content/uploads/2019/03/DP-IAA-pertes-alimentaires-ADEME.pdf

[9] https://presse.ademe.fr/wp-content/uploads/2019/03/DP-IAA-pertes-alimentaires-ADEME.pdf

 

Quelques références pour aller plus loin

BARBIER C., COUTURIER C., POUROUCHOTTAMIN P., CAYLA J-M, SYLVESTRE M., PHARABOD I., 2019, L’empreinte énergétique et carbone de l’alimentation en France, Club Ingénierie Prospective Énergie et Environnement, Paris, IDDRI.
Accessible ici : https://www.iddri.org/sites/default/files/PDF/Publications/Hors%20catalogue%20Iddri/Empreinte-Carbone_Alimentation_France_VF_0.pdf

LEERS Y., FESSARD J.-L., 2017, Ça chauffe dans nos assiettes – Des recettes pour sauver le climat, Buchet-Chastel, Paris.

LES GRENIERS D’ABONDANCE, 2020, Vers la résilience alimentaire – Faire face aux menaces globales à l’échelle des territoires, rapport publié en partenariat avec l’ADEME.
Accessible ici : https://resiliencealimentaire.org/

https://ree.developpement-durable.gouv.fr/themes/defis-environnementaux/changement-climatique/empreinte-carbone/article/l-empreinte-carbone-de-la-france

https://www.bonpourleclimat.org/

https://quoidansmonassiette.fr/empreinte-carbone-de-co2-alimentation-quels-aliments-produisent-le-moins-de-gaz-a-effet-de-serre/

https://www.ademe.fr/etat-lieux-masses-gaspillages-alimentaires-gestion-differentes-etapes-chaine-alimentaire

Rapport WWF vers une alimentation bas carbone

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