Article de Clélie Reynaud (IGE 2020)

 

Dieu leur dit : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la » (Gn 1,28). Cette citation issue de la Bible semble être assez en accord avec nos sociétés actuelles : la démographie mondiale est en croissance exponentielle, il reste très peu d’espaces non anthropisés sur terre, et l’espèce humaine domine la terre, surexploitant ses ressources. « Ce n’est pas une interprétation correcte de la Bible comme la comprend l’Eglise » (§ 67) souligne cependant le Pape François dans son encyclique Laudato Si’ (Loué sois-tu) publiée en 2015. Comme de nombreux souverains pontifes avant lui, le Pape François s’est soumis à l’exercice de ce qu’on appelle une encyclique. Il s’agit d’une lettre qui peut être adressée comme c’est le cas ici à l’ensemble des fidèles. Rattachée à la mission d’enseignement du Pape, elle a pour objectif de donner la position de l’Eglise sur un thème précis. Dans le cas présent, le Pape François traite du sujet de l’écologie.

 

Un tableau alarmant de notre maison commune

Dans la première partie de son encyclique, le Pape François fait un bilan de la situation actuelle. S’appuyant sur les connaissances scientifiques, il dresse un tableau alarmant de ce qu’il appelle « la maison commune » concernant les sujets de pollution et changement climatique, la question de l’eau et la perte de biodiversité. A ces sujets environnementaux, il ajoute des sujets sociétaux tels que la détérioration de la qualité de la vie humaine et dégradation sociale ou les inégalités planétaire.
L’idée étant de faire un état des lieux, mais aussi de mettre en avant « la conviction que tout est lié dans le monde ».  « L’environnement humain et naturel se dégradent ensemble » (§48) et ce sont souvent les pauvres qui seront les plus touchés par les dégradations environnementales. Il appuie son discours sur de nombreux exemples comme l’épuisement des ressources en poissons qui a un impact direct sur les populations locales qui vivent de la pêche artisanale ou encore les populations prises dans des conflits armés, indirectement impactées par la diminution des ressources.
L’intrication entre problèmes sociaux et environnementaux est au cœur du constat que fait le pape. Il insiste sur l’importance de la dimension sociale pour régler les problèmes environnementaux, « une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale […] pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres. » (§49).
C’est dès 2015 que le pape avait souligné un enjeu qui est aujourd’hui au cœur de l’actualité. L’exemple du mouvement des gilets jaunes en 2018 révèle cette importance de lier le social et l’environnement. Pour de nombreux politiques comme André-Jean Guérin, des mesures phares comme la mise en place d’une taxe carbone ne peut se faire sans un accompagnement social approprié (Guérin, 2017).

 

Le paradigme technocratique ne doit pas conditionner nos façons de penser

Face à ce constat, le Pape met en évidence deux phénomènes pouvant être tenus responsables d’une partie de nos problèmes. Il met d’abord en cause ce qu’il appelle le « paradigme technocratique ». En d’autres termes, notre vision du monde, notre regard sur l’univers, notre perception des relations humaines sont façonnées par la technique. Il souligne que « les objets produits par la technique ne sont pas neutres, parce qu’ils créent un cadre qui finit par conditionner les styles de vie, et orientent les possibilités sociales dans la ligne des intérêts de groupes de pouvoir déterminés. » (§107). On peut notamment penser à tous les objets connectés ou aux réseaux sociaux dont le côté manipulateur a été mis en évidence par Jeff Orlowski dans son film Derrière nos écrans de fumée : « Progressivement, on intègre l’idée fausse que tout le monde est d’accord avec nous parce que notre flux d’actualité ne montre que cela. Une fois dans cette disposition, on se fait aisément manipuler. » (Orlowski, 2020). Le Pape François ne remet bien sûr pas en cause les bienfaits des avancées techniques, en effet, « la technologie a porté remède à bien des maux qui nuisaient à l’être humain et le limitaient » (§102). Il évoque même les « belles œuvres picturales et musicales réalisées grâce à l’utilisation de nouveaux instruments techniques »(§103). Il reproche cependant à la technique de conditionner nos façons de penser, sans laisser place à d’autres alternatives, réduisant ainsi notre liberté et laissant peu de place à la créativité. En plus de conditionner nos façons de penser, le paradigme technocratique exerce une « emprise sur l’économie et la politique » (§ 109). Dans une économie qui veut maximiser le profit, la technologie devient un maillon important et le bien-être humain passe en second plan. De fait, cette démarche pourrait se justifier si l’on estime « que l’économie actuelle et la technologie résoudront tous les problèmes environnementaux » et « que les problèmes de la faim et de la misère dans le monde auront une solution simplement grâce à la croissance du marché » (§109). Mais les problèmes environnementaux peuvent-ils réellement être réglés par la technologie ? Un drone est-il réellement capable de remplacer le rôle pollinisateur d’une abeille ? La voiture autonome, nouvelle technologie supposée réduire les émissions de gaz à effet de serre « va plus probablement alourdir le bilan carbone des transports que l’alléger » (Grisoni & Madelenat, 2021), selon un rapport de la fabrique écologique. De plus, pour le Pape François, une croissance du marché ne va pas de paire avec « le développement intégral de l’humain ni l’intégration sociale » (§109). Il souligne qu’il subsiste un décalage saisissant entre les sociétés de consommation actuelles, alliant surconsommation et gaspillage et les sociétés humaines qui vivent dans des « situations de misères déshumanisantes » (§109). Croire que la technologie viendra résoudre les pressions sociales et environnementales qu’impose notre société est vain, et il est urgent de traiter le problème à la base.

 

Loin d’une approche anthropocentrée, l’homme est appelé à être un administrateur responsable du jardin

Une seconde racine au cœur du problème est justement la mauvaise interprétation de cette citation de la Bible : « remplissez la terre et dominez là » (Gn 1,28). Notre société actuelle se fonde sur une « démesure anthropocentrique » qui « a fini par mettre la raison technique au-dessus de la réalité » (§115). L’Homme s’est ainsi considéré comme maître absolu de l’environnement, se plaçant au centre et soumettant la nature en perdant la réalité de ses limites. Le Pape François explique qu’en réalité, l’homme est invité par le créateur à « cultiver et garder le jardin du monde » (§67), à en être un « administrateur responsable » (§116). Son encyclique porte un message d’espoir en ce sens qu’il est pour lui possible de sortir d’un paradigme nuisant à l’humain et à l’environnement, mais aussi que ce changement a déjà lieu « de manière imperceptible, comme le brouillard qui filtre sous une porte close » (§112). L’humanité réalise déjà que « les avancées de la science et de la technique ne sont pas équivalentes aux avancées de l’humanité et de l’histoire » (§113). Il ne s’agit cependant pas de renier la technique et de « retourner au temps des cavernes » comme le précise le Pape. Un retour en arrière n’est pas désirable. Il faut cependant « ralentir la marche pour regarder la réalité d’une autre manière » ($114), conserver les choses qui sont bonnes pour l’humanité et l’environnement tout en ne perdant pas de vue nos valeurs humaines.
Cette partie met en évidence deux problèmes à laquelle notre société doit faire face. Le « paradigme technocratique » qui nous pousse vers une fuite en avant d’une part et notre vision anthropocentrée d’autre part.

 

Du paradigme technocratique vers le paradigme de l’écologue intégrale

Face à une déconnexion de la réalité qui serait induite par le « paradigme technocratique », le Pape François exhorte tous les catholiques, mais plus largement toutes les personnes habitant sur terre, toutes les âmes de bonne volonté à changer de paradigme et de passer vers ce qu’il appelle le « paradigme de l’écologie intégrale ». Partant du constat que tout est « intimement lié » il faut considérer les choses dans leur ensemble. Compte tenu de « l’ampleur des changements, il n’est plus possible de trouver une réponse spécifique à chaque partie du problème » (§13). Le Pape François rappelle que nous faisons partie d’un tout qui nous dépasse et dont nous dépendons complétement. Ainsi, il serait bénéfique de donner plus de moyens à la recherche pour avoir une meilleure compréhension globale nécessaire pour connaître les différents liens unissant les créatures entre elles. L’intégration de l’écologie dans l’économie est une autre piste qu’il relève. Il explique que l’économie est dirigée par la maximisation du profit et qu’à ce titre, elle tend à simplifier et homogénéiser les processus pour limiter les coûts. Il faut au contraire que la protection de l’environnement soit systématiquement intégrée dans les processus économiques, obligeant à « considérer la réalité de manière plus ample » (§141).
Il donne par la suite de nombreuses pistes de réflexion pour mettre en place l’écologie intégrale avec comme point central le dialogue. Il parle par exemple de dialogue entre politique et économie pour la plénitude humaine. Il critique le modèle économique actuel, système qu’il est nécessaire de réformer puisqu’il « n’a pas d’avenir et pourra seulement générer de nouvelles crises après une longue, coûteuse et apparente guérison » (§189). Selon le Pape, il faut repenser le modèle, redéfinir la notion de progrès. « Il ne suffit pas de concilier, en un juste milieu, la protection de la nature et le profit financier, ou la préservation de l’environnement et le progrès. » (§194). Il met aussi en cause la politique dont le rôle majeur peut engendrer des problèmes si il est mal assuré. Un dialogue entre politique et économie est crucial pour la transition écologique, d’autant plus que les deux sphères « ont tendance à s’accuser mutuellement en ce qui concerne la pauvreté et la dégradation de l’environnement » (§196). Alors que l’un ne pense qu’au profit, l’autre est tourné vers un désir de pouvoir donnant lieu à des guerres ou des accords qui ne profitent ni aux plus faibles, ni à l’environnement. Pourtant, « il faut espérer qu’elles reconnaîtront leurs propres erreurs et trouveront des formes d’interaction orientées vers le bien commun » (§198).

Avec 2 milliards de chrétiens dont 1,2 milliards de catholiques environ, le christianisme est la religion la plus pratiquée au monde. Le Pape est une figure importante au sein de la religion et son encyclique, en plus de dépasser les frontières, dispose d’un potentiel de lecteurs non négligeable. L’encyclique fournie au lecteur un regard lucide sur la situation actuelle, creuse les raisons profondes du problème, mais relaye aussi un message plein d’espoir apportant des pistes de réflexions pour repenser le monde et aller vers une société plus soucieuse de l’environnement. De plus, la religion chrétienne n’est pas la seule religion à promouvoir la sobriété technologique et une meilleure considération de l’environnement dans les activités humaines. Dans une société mondialisée soumise à une grande quantité d’information mais aussi de désinformation, les guides spirituels se placent comme figures de confiance pour ceux qui les suivent. A ce titre, la religion pourrait être un levier puissant dans une prise de conscience mondiale des soucis socio-environnementaux.

 

 

Bibliographie

Grisoni Anahita & Jill Madelenat, 2021, Etude n°3 : Le véhicule autonome : quel rôle dans la transition écologique des mobilités ?, La Fabrique écologique

Guérin André-Jean, 2017, Un avenir décarbonné, Social Fiction

La Bible

Orlowski Jeff, 2020, Derrière nos écrans de fumée, Netflix

Pape François, 2015, Loué sois-tu, Conférence des évêques de France

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