Article de Marie Cubertafont (IGE 2022/23)

 

Au mois de février 2022, le prix de l’Arabica à la Bourse de New York atteint des sommets jamais atteints depuis 10 ans (1) : la livre de café s’y échange à 258 cents, soit près de 4,5 euros le kilogramme. L’écart avec le prix du Robusta, l’autre espèce de café cultivée et commercialisée, se creuse et témoigne de l’aspect stratégique des fruits du Coffea Arabica dans la demande mondiale.

 

Prix de l’Arabica et du Robusta sur le marché des matières premières de la bourse de New York (2)
Prix de l’Arabica et du Robusta sur le marché des matières premières de la bourse de New York (2)

Quelques mois plus tard, en novembre 2022, le média Le Monde commande une étude au cabinet IRI. Celle-ci souligne que dans un chariot de courses type en France, le prix du paquet de 250 g d’arabica moulu à marque nationale a augmenté de 19% en un an pour atteindre 3,38 euros[1]. Giuseppe Lavazza, vice-président du groupe Lavazza – entreprise turinoise dont le France est le deuxième marché, mentionne le gel au Brésil qui a détruit « 6 millions de sacs et a bouleversé complétement les marchés »[2]. Le Brésil est en effet un des principaux pays producteurs de café, devant le Vietnam, la Colombie, l’Indonésie et enfin l’Éthiopie. Les variations de production ont ainsi un impact direct sur l’offre de café, tandis que la demande elle, ne diminue pas …

[1] Laurence Girard, « Matières premières : le café prend l’eau », LeMonde, 27/11/2022

[2] Thomas Leroy, « Pourquoi le prix de votre tasse à café flambe », BFM Business, 14/02/2022

 

Organisation non lucrative promouvant la qualité des cafés. Réalise un protocole permettant de classer par une note sur 100 les différents cafés reçus. Cette notation est établie sur 10 critères par des Q-Graders lors d’une dégustation standardisée et normée.
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Goût, rareté, travail associé, … quelle est l’explication de la valeur ajoutée de l’Arabica face à son homologue le Robusta ? Économiquement, la réponse est simple : la demande ! Et en raison du changement climatique, l’écart entre l’offre et la demande d’Arabica risque de s’intensifier encore. Pour comprendre ce phénomène, focus sur cet arbre, sa production dans son berceau natal l’Éthiopie, et les dangers qui l’y guettent.

Quelques chiffres clefs sur le café :

  • Première ressource agricole en valeur échangé dans le monde ;
  • 10 millions d’hectares cultivés et plus de 120 millions d’emplois dans une cinquantaine de pays tropicaux ;
  • 70 % de la production provenant de petites exploitations familiales de moins de 5 hectares ;
  • 2 espèces cultivées : coffea arabica (52 % de la production de café) et coffea canephora (48 % de la production).

L’Arabica, un brin d’explication

Les caféiers sont des arbustes de la famille des rubiacées. Deux espèces se retrouvent dans nos tasses à café, le Coffea arabica (Arabica) originaire d’Abyssinie et le C. canephora (Robusta), découvert au Congo à la fin XIXe siècle. Ces deux arbres sont cultivés pour leurs … cerises ! C’est effectivement le nom du fruit du caféier, qui est transformé après l’action humaine en graines de café.

Natif d’Éthiopie, probablement au Sud-Ouest du pays, la légende raconte que le caféier Arabica “aurait été découvert en Éthiopie, par un berger qui remarqua que ses chèvres étaient très agitées après avoir mangé les petites baies rouges” (4). L’Arabica est aujourd’hui présent dans plus d’une vingtaine de pays, généralement dans des zones se situant entre les latitudes 20° N et 25° S et à des altitudes comprises entre 700 et 2000 mètres au-dessus du niveau de la mer. En effet, l’espèce aime les climats frais et en altitude.

 

Forêts et terroirs à café d'Ethiopie
Forêts et terroirs à café d’Éthiopie

 

En Éthiopie, lieu originel de l’Arabica, les arbres poussent dans les zones montagneuses humides ainsi que dans les sous-bois de forêts primaires ou secondaires. Le pays produit presque exclusivement de l’Arabica, notamment à l’Ouest du pays, comme indiqué sur la carte ci-dessus, et consomme entre 50 et 55% de sa production localement (5). Le café éthiopien, environ 95%, est produit de manière biologique, traditionnellement cultivée sans pesticides ni engrais.

Mais pourquoi ce café éthiopien, largement cultivé par de petits producteurs, est-il particulièrement apprécié par ses consommateurs ?

L’Arabica éthiopien : entre spécificité unique et qualité éprouvée

Au cours des dégustations de café, des dizaines de variétés d’Arabica peuvent être découvertes : Typica, Bourbon, Maragogype, Caturra, Blue Mountain ou Mundo Novo.  En raison de ses qualités gustatives et de sa faible teneur en caféine (entre 0,8% et 1,3% contre 2% et 2,5% pour le Robusta), le café Arabica est considéré comme le haut de gamme des cafés et est généralement dans le haut des classements de la Specialty Coffee Association[1].

Pour voir un arbre des variétés possibles (non-exhaustif) : https://images.cafeimports.com/Cafe_Imports_Coffee_Family_Tree_isolated.png

Pour Adèle Gauzentes, vendeuse-torréfactrice de la Brûlerie de la Folie-Méricourt, le « café pousse en Éthiopie comme en France on aurait les champignons ».

[1] Organisation non lucrative promouvant la qualité des cafés. Réalise un protocole permettant de classer par une note sur 100 les différents cafés reçus. Cette notation est établie sur 10 critères par des Q-Graders lors d’une dégustation standardisée et normée.

Largement vendu dans les brûleries parsemant les centres urbains des villes françaises, l’Arabica éthiopien comme café de spécialité est très apprécié par les consommateurs. Toutefois, précise Jean-Pierre Labouisse, en Éthiopie, pas de variétés mais des appellations géographiques car les plantations y sont très diversifiées d’un point de vue génétique. Vous trouverez ainsi, comme indiqué sur la carte des « Forêts et terroirs à café – Éthiopie », des cafés aux appellations d’Harrar, de Sidamo ou de Limu.

La spécificité des cafés éthiopiens s’explique par les caractéristiques de culture dans le pays. En effet, l’ombrage des caféiers, l’absence de gel et la maturité des cerises lors de la récolte expliquent la sucrosité de ses cafés. L’altitude de la production caféière éthiopienne joue aussi un rôle important dans son goût comme le précise Adèle Gauzentes, invoquant les notes aromatiques florales des cafés éthiopiens.

L’Arabica doit pourtant s’adapter face à un danger en Éthiopie, qui commence d’ores et déjà à diminuer sa qualité et sa disponibilité … le changement climatique.

Le changement climatique : un péril pour les caféiers, les

producteurs et … les gourmets

La productivité – c’est-à-dire le rendement de la graine verte de café – de l’Arabica est étroitement liée à la variabilité climatique. D’après Thierry Leroy, deux éléments principaux du changement climatique ont un impact direct sur la vie, la productivité des caféiers et la qualité des grains : la hausse de la température et la disponibilité de l’eau, notamment pour les zones sèches dans ce dernier cas. En effet, une étude scientifique datant de 2012 (7) modélisant les risques climatiques pesant sur le café Est-Africain pointait déjà des risques d’extinction.

De 18 à 22°C : ce sont les températures tempérées sous lesquelles l’Arabica se développe idéalement en Éthiopie. Si celles-ci dépassent les 23°C, le développement et la maturation des fruits sont accélérés et entraînent souvent une perte de qualité des boissons. Au-delà de 30°C, le caféier est en état de stress, sa croissance est ralentie et subit des anomalies, comme le jaunissement des feuilles et la croissance de tumeurs sur la tige. Le gel, même irrégulier – comme observé au Brésil, limite aussi énormément la productivité des plantations.

 

Observed Annual Mean-Temperature, 1901-2021, Ethiopia, World Bank (8)
Observed Annual Mean-Temperature, 1901-2021, Ethiopia, World Bank (8)

 

Selon les scénarios, la température en Éthiopie devrait augmenter de 1,6 à 3,7 °C d’ici 2080 par rapport à l’ère préindustrielle. D’après des chercheurs des Jardins botaniques royaux de Kew, sans changement structurel, “39 à 59% des zones actuelles de culture du café pourraient subir des changements climatiques assez importants pour les rendre impropres à cette culture” (9). Pour maintenir les mêmes espèces produites actuellement et une productivité suffisante, il conviendrait d’augmenter l’altitude des plantations de 32 mètres chaque année. Les localisations des cafés de spécialité éthiopiens sont particulièrement touchées par ce changement climatique …

De plus, cette hausse de température apporte aussi son lot de maladies, comme nous l’explique Jean-Pierre Labouisse. En effet, si l’Arabica éthiopien était jusque-là vulnérable à l’anthracnose des baies, il subit aujourd’hui une menace accrue de la rouille orangée, à laquelle la recherche agronomique est bien moins bien préparée. Conséquence indirecte du réchauffement climatique, la rouille est une menace de plus pour la production caféière éthiopienne et son adaptation au réchauffement.

Conclusion

Face à ces évolutions climatiques, et à la plus que probable diminution de la disponibilité des cafés d’Éthiopie dans le temps long, ce produit agricole va-t-il finir par disparaitre de nos tasses ? Nous pouvons parier a minima sur une chose : l’impact du changement climatique risque de modifier le prix ce breuvage tant apprécié, mais aussi son goût !

Un grand merci à Thierry Leroy et Jean-Pierre Labouisse, agronomes au CIRAD et à Adèle Gauzentes, vendeuse-torréfactrice de la Brûlerie de la Folie-Méricourt, pour leurs réponses à mes questions et leur patience.

 

 

Bibliographie

  • 1 « Coffee slips after fresh 10-year peak; cocoa at 2-year high », European Markets, Reuters, February 10 2022

https://www.reuters.com/markets/europe/softs-arabica-coffee-slips-after-hitting-fresh-10-year-peak-2022-02-10/

  • 2 « Le café a tiré vers le haut l’indice des prix des boissons de la Banque mondiale », Marchés & Négoce, CommodAfrica, août 2022

https://www.commodafrica.com/02-08-2022-le-cafe-tire-vers-le-haut-lindice-des-prix-des-boissons-de-la-banque-mondiale

https://lecafequifume.com/blogs/lactualite-qui-fume/les-pays-producteurs-de-cafe#:~:text=La%20Colombie%20est%20le%20plus,Elle%20en%20produit%20%C3%A0%20100%20%25.

  • 5 Abu Tefera, « Report – Coffee Annual », Anadolu Agency, USDA, 14 May 2021
    https://apps.fas.usda.gov/newgainapi/api/Report/DownloadReportByFileName?fileName=Coffee%20Annual_Addis%20Ababa_Ethiopia_05-15-2021.pdf
  • 6 Alban Mas Aparisi, “Ethiopian coffee marketing reforms and smallholder coffee producers A socio-legal empowerment lens”, International Institute for Environment and Development, UKAID, 2021
  • 7 Davis AP, Gole TW, Baena S, Moat J (2012) The Impact of Climate Change on Indigenous Arabica Coffee (Coffea arabica): Predicting Future Trends and Identifying Priorities. PLoS ONE 7(11), 2012 : e47981. doi:10.1371/journal.pone.0047981
  • 8 https://climateknowledgeportal.worldbank.org/country/ethiopia/climate-data-historical
  • 9 “La culture du café en Éthiopie menacée par le réchauffement climatique”, Géo, 2017

https://www.geo.fr/environnement/la-culture-du-cafe-en-ethiopie-menacee-par-le-rechauffement-climatique-175446

  • 10 Chemura, A., Mudereri, B.T., Yalew, A.W. et al. Climate change and specialty coffee potential in Ethiopia. Sci Rep 11, 8097 (2021). https://doi.org/10.1038/s41598-021-87647-4
  • Alo-Sora S, Guji MJ (2021) Challenges of Coffee (Coffea arabica) Sector Problemsin Ethiopia and Strategiesto Mitigate Them. Adv Appl Sci Res Vol.12 No.6:26
  • Abu Tefera, « Report – Coffee Annual », Anadolu Agency, USDA, 14 May 2021
    https://apps.fas.usda.gov/newgainapi/api/Report/DownloadReportByFileName?fileName=Coffee%20Annual_Addis%20Ababa_Ethiopia_05-15-2021.pdf

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