Article de Marlène Calvet (RSEDD 2020)

 

Le 15 décembre 2018 un collectif de citoyens, scientifiques, parents d’élèves, enseignants interpellent Jean- Michel Blanquer, ministre de l’éducation, sur la présence insuffisante des enseignements relatifs au développement durable dans les programmes de collèges et lycées notamment.

Quelques mois auparavant, Greta Thunberg lançait la 1ère grève scolaire pour le climat, devenue aujourd’hui le mouvement Fridays for Future, sommant les dirigeants du monde entier à prendre la mesure de l’urgence climatique. Amnesty international, lui décerne alors le 7 juin 2019, le prix Ambassadeur de la conscience.

 

Elle court, elle court l’EDD…

Comme l’affirmait Einstein « aucun problème ne peut être résolu sans changer le niveau de conscience qui l’a engendré ».

La conscience, c’est bien de ça dont il est question  dans l’éducation au développement durable. Puisqu’aujourd’hui notre responsabilité sur le réchauffement climatique, l’épuisement des ressources, la perte de biodiversité, les inégalités sociales, est acquise, tout l’enjeu réside dans notre capacité à modifier nos impacts sur notre environnement, à changer notre rapport à la Terre. Cette question pousse la réflexion de notre positionnement, non plus en tant que Possédant, mais en tant que Faisant partie.

Depuis toujours l’éducation est corrélée à l’accès à une forme de liberté; liberté de penser, liberté de choix « je suis informé, donc en conscience je peux choisir ».

Les questions posées par le développement durable demandent effectivement de choisir, mais pas seulement pour nous même, de faire des choix systémiques qui engagent autrui, les écosystèmes qui nous entourent, et également les générations à venir.

Mais comment faire ces choix et imaginer le monde de demain si on n’y est pas préparé, si nous n’avons pas conscience des enjeux ?

Si l’on reprend les conclusions du sondage IFOP pour ACTED d’octobre 2020, les 15-35 ans sont largement conscients que le changement climatique constitue un risque majeur.

Néanmoins 55% seulement, estiment être correctement informés sur le sujet.

La connaissance des causes, des conséquences, des politiques publiques et des moyens d’actions sont autant de questions qui restent plus vagues pour une majorité.

Au-delà de l’information transmise par les médias, qui multiplient les messages « verts » et « écoresponsables », comment est –il prévu que les questions sur le réchauffement climatique, l’épuisement des ressources, le lien entre les activités anthropiques et la nature soient abordées dans les programmes scolaires ?

 

Contexte international de l’EDD, elle est passée par ici ….

En 2004, comme le soulignait Koïchiro Matsuura à l’époque directeur général de l’UNESCO, « l’éducation – sous toutes ses formes et à tous les niveaux – est non seulement une fin en soi, mais aussi l’un des plus puissants instruments que nous ayons pour enclencher les changements requis pour atteindre le développement durable.»

Les Nations Unies ont alors institué sur la période 2005-2014 une Décennie mondiale de l’Education en vue du Développement Durable.

L’objectif était notamment d’aller au-delà de la seule éducation à l’environnement, et d’y rattacher les autres composantes du développement durable pour éduquer à un monde viable et vivable.

 

 

Conscient du rôle majeur de l’éducation comme outil à penser le monde, comme levier de changement culturel, les Etats membres ont validé lors de la Conférence de Rio de 2012,  l’intégration plus importante de l’EDD dans les programmes scolaires.

L’action s’est donc poursuivie au travers du Programme d’Action Global pour l’EDD, qui viendra alimenter l’ODD 4 de l’Agenda 2030.

Reconnaissant l’EDD comme catalyseur essentiel à tous les autres objectifs, le programme EDD pour 2030 vise directement à contribuer à la réalisation des 17 ODD.

Depuis plus de 15 ans maintenant au niveau international, il existe une réelle prise de conscience et une vraie volonté d’armer intellectuellement les nouvelles générations pour les préparer au monde de demain.

 

De l’élémentaire au secondaire en France, elle repassera par là ….

Suivant le rythme des publications de l’UNESCO, l’éducation nationale a publié depuis 2004 pas moins de 6 circulaires pour construire le projet éducatif de la France au développement durable.

 

 

Dès le début, les notions de vison systémique, transversalité des apprentissages, co-disciplinarité, déploiement d’actions de terrain, partenariats locaux, sont abordées.

Puis rapidement, émergent les questions de formations des enseignants et d’intégration du développement durable en tant que projet d’établissement (circulaires de 2007 et 2011) allant même jusqu’à la possibilité de labéliser des établissements (Label E3D : Établissement en Démarche de Développement Durable).

Parallèlement de multiples outils voient le jour pour faciliter la mise en œuvre de cette éducation : plateformes de supports pédagogiques, formations, forums, référentiel E3D …

 

 

Aujourd’hui les établissements engagés dans des démarches développement durable restent peu nombreux, sur environ 60 000 établissements scolaires (primaires et secondaires) seulement 3000 participent à un programme Eco-école et 4500 sont en démarche  E3D.

Alors que se passe-t-il ?  Pourquoi les élèves, étudiants, professeurs ont-ils le sentiment d’être insuffisamment formés et informés sur les enjeux du développement durable ?

 

Transition éducative, elle dort… ?

Cela réside peut-être dans le fait que comme son nom l’indique, l’EDD est une –éducation à-, et non un enseignement traditionnel comme peuvent l’être par exemple les mathématiques.

Dans le cas des enseignements traditionnels, on va transmettre des connaissances éprouvées et non contestées, chaque enseignant étant spécialiste de sa discipline, tout cela encadré par des programmes imposés relativement stables.

Les –éducation à- comme pour le développement durable, mais aussi l’éducation à la citoyenneté  ou à la santé, visent à la réflexion, au développement de l’esprit critique et à la transmission de valeurs afin de former les futurs citoyens.

Bien entendu, il y a nécessité d’introduire des données scientifiques, sociales et géopolitiques comme socle commun pour comprendre les bases du développement durables. Mais la mise en action de ces enseignements au travers de projets pédagogiques, est essentielle pour éprouver, s’approprier les connaissances, et matérialiser les relations de causes à effets.

Avant le secondaire, la construction du système pédagogique avec un seul enseignant par classe facilite le lien entre les différentes matières et cet apprentissage par l’action.

Le suivi d’un contenu pédagogique et l’institution de « routines » (tri des déchets, économie d’énergie, gaspillage, recyclage….) peuvent être menés en cohérence tout au long de l’année scolaire, permettant ainsi aux élèves de s’interroger et d’intégrer progressivement des comportements responsables.

Le découpage disciplinaire imposé à compter du collège, rend alors l’exercice plus complexe.

Les enseignements devant se faire plus précis, et les actions dépasser le cadre des simples éco-gestes, afin de donner une dimension sociétale aux solutions envisageables.

Les programmes pourtant regorgent d’information.

Si on s’intéresse par exemple à celui de la classe de 5ème, la question démographique, les inégalités nord/sud, la gestion des ressources et les risques liés au changement climatique constituent l’essentiel des cours de géographie. Dans le même temps, les thématiques du changement climatique, de l’impact des activités humaines et des ressources énergétiques  sont clairement explicitées en SVT et sciences physiques.

Le sujet n’est finalement pas tant le fond que la forme.

Les liens interdisciplinaires nécessaires à la compréhension globale du développement durable viennent bousculer notre système éducatif.

Cohérence dans la chronologie des programmes, actions thématiques co-construites, association avec les parties prenantes (parents, collectivités, associations, entreprises), engagement de l’établissement, sont autant de défis à relever en interne pour que cela prenne sens.

L’implication isolée d’enseignants convaincus si louable soit-elle ne suffit pas.

Nous n’avons probablement pas suffisamment mesuré l’importance de ce soutien pour l’élaboration de la mission d’EDD de notre école. Les injonctions internationales et sociales pressantes poussant le sujet, sans vraiment se soucier des moyens de mise en œuvre.

La formation et de l’accompagnement des enseignants est peut-être l’une des réponses ?

En tout cas, c’est la question posée à la suite du colloque scientifique lors du Grenelle de l’éducation de de décembre 2020 : « Quels professeurs au XXIème siècle ? »1

L’accent est mis sur le nécessaire développement des compétences socio-comportementales des élèves, qui se développent notamment au travers de projets coopératifs de mise en action des apprentissages.

Ces compétences permettent une meilleure intégration des apprentissages académiques, mais sont surtout à l’origine de la construction de valeurs individuelles (confiance en soi) et citoyennes (coopération, tolérance, respect).

Seulement en France, 40 % des enseignants se disent « pas préparés du tout » ou« très peu préparés » à la pédagogie appliquée à leur matière, contre 11 % en moyenne dans les autres pays, soit un écart de plus de 30 points 2.

Le vrai levier de l’EDD est donc probablement à chercher du côté de la formation des enseignants et professeurs.

 

Perspectives….

En réponse aux demandes formulées fin 2018, le ministre de l’éducation nationale s’est engagé sur 8 mesures en faveur de l’EDD, et les programmes scolaires ont été renforcés sur les enseignements relatifs au changement climatique, la biodiversité et le développement durable.

 

 

La circulaire du 24/09/20 et le vademecum associé, qui repositionnent clairement la politique EDD dans l’Agenda 2030, insistent sur la formation des enseignants et le pilotage territorial.

Mais le développement durable n’a pas fini d’interroger notre méthode éducative.

Le conseil scientifique de l’éducation nationale doit proposer prochainement un socle commun et clair de connaissances sur le sujet.

L’UNESCO a engagé à travers « les futurs de l’éducation » 3 une réflexion mondiale sur la nécessité de repenser l’éducation.

L’enseignement supérieur prend également la mesure de la nécessaire mutation des pratiques éducatives, le Campus de la Transition en associant contenus pédagogiques et expérimentations pratiques en est l’un des exemples.

Et qui sait,  à l’instar de l’anglais avec le TOEFL,  le Sulitest4 (outil permettant de tester son niveau de connaissance en développement durable) deviendra peut-être demain un critère de recrutement ?

La réflexion de John Dewey n’aura jamais pris autant de sens

« Si nous enseignons aujourd’hui comme nous le faisions hier,

nous volons le futur de nos enfants ».

 

 

 

 

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En savoir plus :

Conférence Mondiale de l’Unesco pour l’EDD du 17 au 19 mai 2021 – https://fr.unesco.org/events/ESDfor2030

Ministère de l’éducation nationale de la jeunesse et des sports – https://www.education.gouv.fr/l-education-au-developpement-durable-7136

Réseau Canopé

https://www.reseau-canope.fr/

Appel citoyen à Jean-Michel Blanquer

https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/151218/assurons-nos-lyceens-une-solide-education-scientifique-au-climat-et-la-biodiversite

Rapport sondage IFOP pour ACTED : projet 1planet4all

https://www.google.com/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=&cad=rja&uact=8&ved=2ahUKEwiJoZHVldPvAhW1DmMBHVkQBZQQFjAAegQIAhAD&url=https%3A%2F%2Fwww.ifop.com%2Fwp-content%2Fuploads%2F2020%2F11%2F117428-Rapport-de-sondage_VF.pdf&usg=AOvVaw0R3GM0yusr7rRODepgLx31

 

Référence:

  1. https://www.reseau-canope.fr/quels-professeurs-au-xxieme-siecle.html
  2. Conseil d’Analyse économique note n°48 – octobre 2018 « Confiance, coopération et autonomie : pour une école du 21ème siècle ».
  3. Les Futurs de l’éducation UNESCO – https://youtu.be/3C1BIS0r9F0
  4. sulitest.org

 

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